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Réformer avec des minorités AGISSANTES
Fondamentalement ce qui fausse leur vision, c'est l'arithmétique. Je m'explique : en politique, pour être élu, il faut avoir la majorité des voix. 50,1 et je suis tout ; 49,9 et je ne suis rien. Cette arithmétique a le malheur d'être opérante uniquement pour être élu et de fausser complètement la représentation de ses marges d'action une fois qu'on est élu. En gouvernant avec des sondages les politiques réforment comme s'ils étaient toujours candidats. Avoir plus de 50% d'opinions favorables ne signifie pourtant à peu près rien, l'inverse non plus.
Qu'est-ce qu'une réforme ? C'est l'introduction des conditions qui font que les comportements des citoyens changent. Pour agir sur une société, il faut connaître en profondeur ce qui la travaille, les tendances sur lesquelles on peut s'appuyer, les émergences qu'il faut encourager. Une société ne change pas comme un corps électoral, en basculant d'un côté à l'autre du chiffre mythique de 50%. En politique on ne s'intéresse qu'aux majorités, alors qu'on ne peut agir qu'avec des minorités… agissantes. Les masses suivent, c'est ainsi. On va crier à l'élitisme provocateur mais on m'aura mal compris. Pour moi les minorités agissantes ne sont pas les milieux favorisés, bien éduqués, ayant le temps de s'intéresser au bien commun. Les gens engagés se recrutent au contraire aux marges de tous les milieux justement parce qu'ils ne supportent pas les pesanteurs de leur milieu, qu'il soit privilégié ou populaire. Les minorités agissantes ce sont autant les femmes maghrébines qui rejoignent les groupes de parole, les cadres qui rejettent le consumérisme, les seniors qui refusent le retrait, les agriculteurs qui inventent des circuits courts, les automobilistes qui se mettent au vélo…
Des effets de bascule se produisent quand les minorités un peu éparses s'agrègent et forment une tendance qui aura assez de force et de visibilité pour entraîner les composantes plus stables de la société. Les politiques en limitant leur horizon aux opinions majoritaires passent à côté des ressorts des transformations sociales qui leur faciliteraient la tâche.
Rendre le changement désirable
On va à nouveau s'attaquer à la réforme des retraites. Fort bien ! Mais quelle perspective se donne-t-on pour entraîner la société dans un nouveau rapport à l'activité… tout au long de la vie ? Si on se contente comme les fois précédentes d'un simple replâtrage financier, chacun continuera à ne voir dans la réforme qu'un "toujours moins" sans sens. L'enjeu est pourtant essentiel et chacun est à même de le partager : comment veut-on vivre "l'avant-vieillesse", cette période de vie qui s'est intercalée entre l'âge mûr et la vieillesse ? En effet, contrairement à ce qu'on dit tout le temps on ne vit pas vieux plus longtemps, on devient vieux plus tard ; c'est ce que certains appellent la "sénescence", parallèle avec l'adolescence qui est progressivement apparue entre enfance et âge adulte. Cette nouvelle période de vie qui va de 50/55 ans à 75/80 ans (soit près de trente ans !) n'est aujourd'hui pensée que selon les modèles anciens : la retraite ou l'activité professionnelle.
L'intuition pousse les minorités agissantes dont nous parlions à penser que cette période peut être vécue sur un mode différent : une activité qui passe progressivement de l'emploi à l'engagement social. Pour y parvenir, il ne faut pas de loi ni de budget, il faut avant tout mettre des personnes en présence pour qu'elles organisent ces transitions au cas par cas. Ça suppose que des espaces de négociation impliquent non seulement l'entreprise et ses salariés mais aussi les acteurs du territoire. Les questions financières ne doivent venir qu'après pour s'adapter aux situations créées. L'inversion des facteurs est totale.
Réformer aujourd'hui, c'est rendre possible et désirable pour les citoyens motivés d'organiser eux-mêmes les changements qui éviteront les "réformes couperet". C'est prendre le pari de l'intelligence collective et accompagner de manière ambitieuse et volontariste sa diffusion des plus prêts à bouger aux plus réticents.
Prendre en compte les changements DEJA en cours
Cette société en mouvement, nous la voyons tous les jours dans tous nos chantiers, chez tous nos clients : quand McDonald's France s'ouvre, en toute confiance, aux O.N.G. environnementales pour mettre au point, en partenariat avec ses clients et ses fournisseurs, une des politiques de protection de l'environnement les plus abouties en France aujourd'hui ; quand des préfets, au-delà des règles administratives en usage, ont le courage d'innover avec leurs administrations déconcentrées, pour l'insertion des jeunes, pour le développement des territoires, pour réduire les violences des hommes envers les femmes ; quand des travailleurs sociaux se rapprochent du monde de l'entreprise pour créer des emplois qu'occupent des personnes que beaucoup donnaient définitivement en marge de la société ; quand des patrons de PME innovent pour mettre en place de nouvelles formes d'organisation du travail en s'appuyant sur des démarches participatives, bien loin du management traditionnel, et bien loin aussi du mythe coopératif – un homme/une voix- qui ne peut répondre à l'ampleur des réformes à engager au sein des entreprises ; quand le Prédit[1], après trois grandes phases nationales de concertation, fait la preuve de la possibilité d'impliquer les citoyens pour orienter de grandes politiques publiques françaises…
Vraiment la liste est longue ! … ce qui rend d'autant plus inconcevable que LA réforme ne prenne pas mieux en compte ce bouillonnement.
Didier Livio
[1] Le Prédit est le programme de recherche du Meedadt. C'est le deuxième programme de recherche français après l'Espace, il finance tous les ans, de très nombreux travaux sur le thème des transports de marchandises et de personnes en France.
Mots clés : administration - Attali - Etat - Guéant - réforme
Ecrit le 15 février 2008 ©synergence.com |